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Jean Pierre Siméon. La poésie, pourquoi pas ?

La poésie est au cœur de la cité, au cœur de la conscience, au cœur des expériences humaines. De quoi parle-t-on quand on parle de poésie ?

On dit que la poésie est quelque chose de lointain, vaste, fort : c’est un domaine sacralisé. Ou que c’est la chose de quelques uns, expérimentale, réservée à une élite

Ou bien encore que la poésie est partout, dès que quelque chose est joli, charmant, on parle de poésie : c’est la poésie bonbon.

Mais de quoi parle-t-on vraiment quand on parle de poésie ?

Vedensky, poète disait : La poésie n’est pas une semoule qu’on avale sans mâcher et qu’on oublie aussitôt.
La poésie reste longtemps. Le patrimoine français de poésie est très connu dans le monde, mais en France il y a peu de connaisseurs, de pratiquants de poésie. Alors qu’ailleurs dans le monde, en Russie, au Japon, dans le monde arabe, les poètes, anciens et contemporains, sont très célèbres et leur poésie est connue de tous.

 

Les opinions courantes sur la poésie :

La poésie, ça rime

La poésie, c’est joli, doux et agréable

La poésie, c’est le rêve, l’évasion, l’ailleurs

Ces représentations sont très inscrites dans les têtes. La poésie est en France uniquement rencontrée à l’école. Et ce sont toujours les mêmes poèmes que l’on propose à l’école. L’école a récupéré des poèmes connus et en a fait un répertoire immuable.

Pas de surréalisme ou de dadaïsme à l’école, rien de dérangeant. Desnos, oui, mais pas le Desnos surréaliste, peu de poésie moderne… : l’immense part du domaine poétique est inconnu. Ce que les gens connaissent sont les poèmes à formes fixes, avec vers rimés, qui sont historiquement marqués. La poésie avec innovations formelles n’est pas connue, ne fait pas partie du répertoire.

Exemples de genres inconnus : la fatrasie (genre littéraire du Moyen Age, où l’on privilégie le son au sens, avec notamment répétition de syllabes), le coq-à-l’âne (Clément Marot), qui proposent des textes absurdes qui fonctionnent sur l’incongru.

On a préféré proposé une poésie harmonieuse : une dizaine de poèmes servent de référence or il y a 1000 milliards de poèmes !

Les premiers textes écrits sont des poèmes : les tablettes sumériennes sont des hymnes, des poèmes en vers. Dans toutes les cultures du monde, ce qui domine, c’est poème, immémorial et universel. Le répertoire poétique mondial est immense. Or rien n’est donné à entendre de poésie qui n’est pas française ! Machado ? Pavese ? Hikmet ?

 

Les représentations que l’on a sur la poésie sont fausses.

La rime : on ne peut pas attacher la poésie à une forme fixe puisque la poésie est une reconstruction perpétuelle. Le vers compté et rimé est attaché à une période historique donnée. Il existe des poèmes de toutes formes : des aphorismes (Vous serez une part de la saveur du fruit René Char), des haïkus, des sonnets…

La rime ne suffit pas pour faire une poésie : preuve en est avec les slogans publicitaires !

La poésie est toujours une invention formelle de la langue : ce qui fait poésie dans la langue, c’est la rupture rythmique, c’est l’irruption d’un rythme insolite, inouï, qui ne parle pas à l’oreille. Sur le rythme de base, le poète fait effraction, il fait venir du silence dans la langue, une suspension, un blanc. Grâce au poète, on réentend la langue, elle n’est plus transparente. Cf Aragon : la poésie, c’est ce qui exige la révolte de l’oreille.

Il est important d’afficher les poèmes pour montrer les blancs : ça n’est pas comme la prose ! Le blanc signifie l’essentiel, c’est un socle de silence. Le poème est serti dans le silence, qui est une marge blanche au dessus et au-dessous de la langue et qui permet l’interprétation.

Lartigue : la poésie, c’est la forge subtile.

Chaque poète fait entendre de la langue sa part inconnue. Le poète est un inventeur qui rend la liberté à la langue, qui utilise les possibilités expressives illimitées de la langue.

La poésie est une métamorphose perpétuelle, qui utilise la force expressive de la langue.

 

La poésie qui serait jolie est un contresens !

La poésie est ajustée à l’expérience la plus radicale de l’existence : elle peut donc être
brutale, violente, douloureuse, douce.

Antonin Artaud dit que c’est le cri brûlé de la condition humaine.

C’est une langue très forte, qui exprime une force vitale douloureuse qui prend notre part d’effroi et de douleur.

La poésie, ce ne sont pas de « jolis » mots. Villon utilise l’argot, Prévert des « gros
mots », Rabelais est trivial. Mais le poème est beau car l’émotion profonde qu’il provoque est belle.

La poésie dominante du répertoire connu a été choisie par les didacticiens dans l’idée de la langue classique du XVIIIème, fixe, harmonieuse, pyramidale.

Or la poésie est un exhaussement de la langue. C’est une appropriation, une intuition de la langue dans son état le plus haut, le plus intense. Le lien entre le sujet et la littérature permet d’accéder à la langue la plus ouvragée.

Le poète est le seul à passer des mois à écrire un poème. Il faut un temps démesuré pour écrire ! Il faut amener la langue à son point de justesse maximal.

 

A la place du ciel

je mettrai ton visage

Les oiseaux ne seront

même pas étonnés

La fleur rouge - René-Guy Cadou

 

Le poète critique les représentations. Il nous fait accéder à l’intensité de la vie à quoi tout nous arrache dans le quotidien. La poésie dit qu’on peut échapper au pragmatique. Les hommes souffrent d’être en manque d’être. La poésie rend cet absolu, cette liberté aux hommes.

La lecture du poème suspend le temps, permet d’atteindre la complexité, d’être dans la vie, dans la compréhension lucide du monde.

Les poètes sont DANS la réalité !

Rutebeuf évoque la vieillesse, Du Bellay l’exil, Hugo la mort, Apollinaire l’amour. Les poètes protestent contre le réel insupportable, mais c’est une fuite symbolique.

Novalis : Plus il y a de poésie, plus il y a de réalité.

Il n’y a pas plus réalistes que les poètes ! Ils ont une vision lucide du réel à laquelle on veut échapper. Leur parole est radicale, il y a une recherche fondamentale de l’humain mis à nu.

Le sentiment perpétuel d’être au bord du gouffre coexiste avec l’amour éperdu de l’existence. Il faut vivre intensément !

Le poème est une énergie qui se dresse par la parole au milieu du désastre. C’est le désir d’être plus, d’être ensemble, d’échapper à l’abîme : la volonté de s’exhausser pour démentir le gouffre qui est en nous. Ce n’est pas le discours benêt du divertissement.

Dans notre société marchande et consumériste, tout est fait pour que l’être citoyen soit inconscient, sans conscience, aplati. Or l’art ouvre les yeux. Le geste artistique et
poétique ouvre les yeux, nous rappelle la fondatrice fraternité qui nous sauve, notre co-humanité.

 

Issa, poète japonaisdu XIXe siècle

Un monde de rosée

Un monde de rosée

et pourtant…
pourtant

 

La poésie, c’est le travail-langage de la fraternité humaine. Elle révèle la nudité de l’humain. La réalité est magnifiquement contradictoire et complexe. La poésie rend la complexité, contre la définition des désirs, des pensées, des comportements, contre la catégorisation, le classement. Chaque homme est un homme.

Le fondement du poétique : chaque être est plus que…

Il s’agit de devenir un attentif supérieur à la moindre des choses.

La poésie ne divertit pas, elle confronte au réel avec une compréhension plus nuancée. C’est une fenêtre sur le réel.

Car je est un autre ! Il ne peut pas y avoir d’identification, d’identité, de contrôle au faciès.

Vivre le monde en poète c’est être en état d’extrême attention aux êtres et au monde, c’est un état d’ouverture qui s’oppose à la peur de l’inconnu. La poésie est une objection aux comportements indiqués. On manque de langage pour dire la réalité : le
poète cherche les mots.

 

René Char

Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux.

Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis...

 

Demain dès l’aube est un poème universel, qui s’adresse à tous, pas seulement aux parents ! Grâce aux poètes, une autre saisie de la réalité est possible, une autre langue est possible. C’est la « liberté libre » de Rimbaud, qui s’oppose à la « liberté non libre » de la société moderne occidentale.

Le pédagogue doit enseigner la norme (les codes sociaux) simultanément avec l’apprentissage de la transgression de la norme. Il est nécessaire de se libérer du carcan de la norme, sinon, il n’y aura que des gens disciplinés sur une langue qui aplatit le réel. Au-delà de l’action immédiate (consignes, mode d’emploi…), nous devons avoir accès à la langue qui transgresse en conscience.

Le poète doit assumer la loi de la langue ET sa transgression. Il invente la langue. La poésie n’est pas incompréhensible, elle est inexplicable (cf Montaigne : Elle le ravit et
le ravage). Selon Deleuze, la poésie est une décharge électrique. Il n’y a pas à comprendre immédiatement. Mais il faut remettre en place et rééduquer l’attention, qui est la compétence la plus abîmée. Les poèmes sont des présents données aux attentifs. La résonnance du poème, qui peut être un mot, une image, est plus importante que le sens.

Le poète est celui qui maîtrise la langue plus que tout le monde. C’est un engagement, un travail long…